A qui profite le retrait de Jean-Louis Borloo ?

La décision de Jean-Louis Borloo de ne pas se présenter à la présidentielle est considéré favorablement à droite. Sauf à considérer que le risque d’un « 21 avril 2002 à l’envers » est une possibilité réelle et grave (ce qui ne révèlerait rien de bon sur la manière dont la droite estime ses propres chances…), il n’en est rien.

1. Depuis la constitution de l’UMP, l’absence d’un pôle identifié de centre-droit pèse lourdement sur les résultats de la droite française. Il n’est qu’à voir les résultats locaux dans le Grand Ouest et en particulier en Bretagne, où la tradition MRP, une certaine modération et un sentiment pro-Européen s’accommodent mal d’une étiquette UMP perçue comme jacobine, peu Européenne et en même temps libérale en économie. Nicolas Sarkozy revient sur des niveaux comparables à ceux d’un des deux meilleurs candidats de droite, en se référant aux élections de 1974, 1981, 1988 ou 1995, sauf que, précisément, ils étaient alors deux candidats majeurs.

De ce point de vue, son idée d’une dynamique de premier tour, tout à fait valable et intelligente en 2007 (dépasser les 30% avait alors créé une impression de puissance et d’efficacité de la campagne qui avait même impressionné une partie des médias de gauche et/ou peu favorables à sa personne), est bien lointaine aujourd’hui alors qu’il semble retomber vers les 20% et s’éloigner des 25% et alors que François Hollande semble en mesure d’atteindre ce seuil de 30%.

Les tentatives internes à l’UMP de structuration d’un pôle de centre-droit n’ont pas abouti et il est aujourd’hui bien tard pour créer un courant de « droite modérée » ou « humaine ». Le fait que le nom de Nathalie Kosciusko-Morizet, d’origine RPR, soit évoqué pour le conduire montre d’ailleurs qu’il ne saurait se substituer à l’ancienne UDF.

2. L’absence de chef incontesté et incontestable pour cette mouvance est ancienne, après les échecs de François Léotard, de Bernard Bosson, de François Bayrou lui-même, d’autres encore, l’absence permanente de concrétisation de l’hypothèse Simone Veil, le leadership de substitution et de transition d’Edouard Balladur, voire la tentative avortée d’un Michel Noir, l’impossibilité fondamentale d’une reprise de l’UDF par les seuls libéraux Madelin et Longuet.

Cette absence est toutefois encore plus criante aujourd’hui. La manière dont Jean-Louis Borloo vient de renoncer, sans préparer le terrain auprès de ceux qui le suivaient, risque bien de détruire ses espoirs politiques pour longtemps, alors même qu’il était le seul en mesure, depuis longtemps, d’offrir une visibilité au centre-droit et de structurer de nouveau ce courant, depuis finalement VGE et Raymond Barre (qui avait lui-même peu structuré son action…). Mais les faiblesses personnelles de Jean-Louis Borloo, la difficulté de créer une véritable force politique en période de déclin électoral (l’ARES n’est rien d’autre qu’une tentative de reconstitution de l’UDF) et la réticence subséquente de nombreux élus du Parti Radical, de la mouvance centriste de l’UMP ou même de caciques du Nouveau Centre ont eu raison de sa tentative.

Or, après Jean-Louis Borloo, le néant. Le seul élément prometteur du « borlooïsme », Jean-Christophe Lagarde, est trop peu connu et influent pour espérer émerger. Quant aux « jeunes pousses » ministérielles, elles sont toutes d’origine gaulliste ou libérale (François Baroin, NKM, Valérie Pécresse, Bruno Le Maire, Luc Chatel). Si Laurent Wauquiez aurait pu prétendre à un rôle plus centriste, son positionnement est désormais davantage celui d’une forme hybride et déroutante de « séguinisme libéral »… Bien entendu, les barons du centrisme (Pierre Méhaignerie, Jean Arthuis, André Rossinot, Marc-Philippe Daubresse,…) n’ont plus, où qu’ils soient, la possibilité réelle de structurer le cours des événements. De ce point de vue, Hervé Morin n’est rien d’autre qu’un nouveau baron du centrisme, mais ne peut à l’évidence jouer le rôle d’un VGE dans les années 1970.

3. La dispersion est aujourd’hui phénoménale :
– le MoDem se compose d’une tendance jeune et « yuppie » (urbaine, moderne et férue de NTIC et de « citoyenneté ») de centre-gauche (en déclin par rapport à 2007), d’une tendance de fidèles à la personne de François Bayrou de manière quasi-sectaire et de quelques barons locaux de centre-droit, encore soucieux de préserver leur avenir,
– l’Alliance centriste de Jean Arthuis comporte elle-même un courant de centrisme strict, désireux de maintenir la distance égale entre le MoDem et l’ARES-NC, et des élus qui choisiraient finalement le centre-droit s’ils y étaient contraints (François Zochetto, Thierry Benoît),
– le Nouveau Centre est divisé entre un chef de plus en plus isolé et dont la motivation semble désormais uniquement personnelle, une tendance « borlooïste » (Jean-Christophe Lagarde, Valérie Létard) qui souhaite s’émanciper davantage de l’UMP et des barons comme Maurice Leroy ou François Sauvadet, conscients que leurs portefeuilles ministériels ou leurs situations locales dépendent encore largement du bon vouloir de l’UMP,
– le Parti Radical, quelque peu désorienté aujourd’hui, dont les membres historiques restent fidèles à l’UMP et au sein duquel la greffe « borlooïste » (Yves Jégo, Rama Yade) pourrait bien ne pas prendre,
– la mouvance centriste de l’UMP (Marc-Philippe Daubresse, Pierre Méhaignerie, Marc Laffineur, renforcés par les radicaux restés fidèles comme Jean Léonetti ou Laurent Hénart) qui n’a pas de chef et de visibilité.

4. Cette absence de centre-droit, quoi qu’en dise l’Elysée, ôte une réserve de voix importante et conduit mécaniquement l’UMP à apparaître davantage marqué à droite, en particulier dans un contexte de FN renaissant, malgré le fait qu’une partie de cette renaissance soit due à un transfert direct d’électeurs potentiels orphelins d’une extrême-gauche médiatisée à la Besancenot. La présence de Jean-Louis Borloo n’avait jusque là, pas gêné Nicolas Sarkozy dans les sondages et ne l’empêchait pas de figurer au second tour.

Au contraire, le ralliement de Jean-Louis Borloo entre les deux tours de 2012, avec une perspective de le nommer, enfin, à Matignon, aurait permis de donner de forts gages aux électeurs modérés, qui auraient alors réfléchi à deux fois avant de glisser un bulletin Hollande dans l’urne (a fortiori un bulletin Aubry). Jean-Louis Borloo aurait été un Premier ministre potentiel rassurant pour une bonne partie de l’électorat, avec une couverture médiatique bienveillante et une spécificité écologique gênante pour un candidat « traditionnel » du PS (comprendre industrialiste).

5. De manière conjoncturelle, le retrait de Jean-Louis Borloo va alimenter les spéculations, même sans chance de réussite, sur d’autres candidatures à droite et au centre, voire sur des candidatures de substitution à Nicolas Sarkozy.

Ici, la menace n’est pas réelle. François Fillon est, au mieux pour les centristes, un gaulliste social, au pire un conservateur traditionnel ; il n’a de toute façon pas d’espace politique à côté de Nicolas Sarkozy et (très) peu de soutiens au sein de l’UMP. Seul un empêchement physique et inattendu de Nicolas Sarkozy lui dégagerait la route : encore faudrait-il qu’il intervienne très tardivement dans la campagne, sinon, d’autres seraient à l’évidence en meilleure situation (Jean-François Copé, Alain Juppé). Quant à Alain Juppé, s’il pouvait apparaître comme un nouveau Balladur pour le centre-droit lorsqu’il n’était plus ministre, il reste identifié au RPR et à la fondation de l’UMP ; en outre, sa profonde impopularité, masquée par les succès qu’il obtient sur un sujet dont beaucoup de Français se moquent (la politique étrangère), est prête à resurgir, surtout alors qu’il est un des très rares à avoir tenté de mener une véritable politique de rigueur et de redressement structurel.

Non, il s’agit plutôt pour Nicolas Sarkozy d’une gêne : pendant qu’il est occupé à étouffer les spéculations, son image se brouille encore davantage et le temps de parole de la droite continue d’être gaspillé alors que le PS s’apprête à se rassembler après avoir parlé, au moins en apparence, du fond. En outre, l’idée de la défaite et, pour beaucoup, la nécessité de se positionner à l’intérieur de la droite derrière les futurs chefs se répandent encore davantage et mobilisent les énergies pour autre chose que la campagne de 2012.

6. Les sondages du printemps avaient indiqué de très mauvais reports de voix de Jean-Louis Borloo vers Nicolas Sarkozy. Effacer le symptôme ne fera bien entendu pas disparaître la cause. La déperdition se faisait au profit de DSK, de François Hollande et même de Martine Aubry, même si dans une moindre mesure.

La situation actuelle du Président risque bien d’empêcher qu’il rallie plus de 2 points parmi les 6,5 recueillis en moyenne par Jean-Louis Borloo.
Il fait peu de doutes que le candidat socialiste parvienne à grappiller 0,5 (Martine Aubry) ou 1 point (François Hollande) au minimum.
François Bayrou devrait bien entendu profiter du retrait de Jean-Louis Borloo, même si sa demi-déclaration de candidature dans la foulée peut apparaître opportuniste : 1,5 à 2 points semble être une fourchette réaliste, en raison aussi d’une exposition médiatique qui va croître et d’une image (auprès de ceux qui ont la mémoire courte et ont peu écouté les Rocard, Barre, Juppé, en leur temps) de prophète sur la dette et les déficits publics.
Dominique de Villepin pourrait récupérer 1 point, peut-être un peu plus, auprès des électeurs qui souhaitent rester à droite mais détestent trop la personne de Nicolas Sarkozy pour envisager aujourd’hui de voter pour lui dès le premier tour.

Il est plus difficile de dire si Eva Joly sera en mesure de récupérer 1 à 1,5 point pour ceux sensibles à la cause environnementale. Le positionnement à gauche de sa candidature n’a semble-t-il pas encore fait reculer le mythe de Verts français essentiellement centrés sur les questions environnementales, alors qu’ils sont devenus principalement une gauche libertaire, après le départ des « environnementalistes » (Antoine Waechter), des « réalistes » (Brice Lalonde) et le déclin des écologistes historiques (Alain Lipietz ou même Yves Cochet). Toutefois, il paraît difficile de penser que les reports puissent être massifs ou, en tous les cas, durables. A défaut, cette frange des intentions de vote pour Jean-Louis Borloo se dissoudrait alors entre le PS et le MoDem ou rejoindrait l’abstention.

(Juste après la rédaction de ce billet, Corinne Lepage, déjà candidate en 2002, annonce qu’elle compte se présenter de nouveau à l’élection présidentielle. Elle devrait donc partager avec Hervé Morin 2 points anciennement portés sur Nicolas Hulot et/puis sur Jean-Louis Borloo… Rien qui changera fondamentalement la face de la campagne et de l’élection: si Corinne Lepage a une forte visibilité médiatique, elle va peut-être lasser les médias qui aiment les têtes nouvelles. Elle a précisé qu’elle n’annonçait pas sa candidature par pur opportunisme après la décision de Jean-Louis Borloo, mais par référence à l’anniversaire de la Constitution de la Ve République…)

Ainsi, la disparition d’un des 4 candidats moyens à 5-7% pourrait ainsi rebattre les cartes dans cet immense « marais » allant désormais d’une partie du centre-droit jusqu’au centre-gauche et que la dynamique médiatique de la campagne de François Bayrou avait réussi à fédérer en 2007, même de manière fragile.

Parviendra-t-il à « refaire » 2007 ? C’est peu probable.
Dominique de Villepin rejoindra-t-il les candidats moyens ? Probablement pas sur le long terme.
Eva Joly émergera-t-elle ? Cela étonnerait.

Au final, le candidat socialiste, pour peu qu’il se positionne bien au centre, est le mieux à même de profiter, directement et indirectement, de cette situation d’explosion des centres et de déclin de l’aile centriste de la majorité. Le retrait de Jean-Louis Borloo est bien une mauvaise nouvelle pour Nicolas Sarkozy.

Je précise enfin que l’indicateur agrégé comprend désormais un intitulé « candidat de centre-droit », destiné à décliner fortement jusqu’à la déclaration de candidature d’Hervé Morin. Lorsque l’incertitude persistait sur l’identité du candidat écologiste, l’indicateur comprenait les résultats de Nicolas Hulot et la courbe générale présentée avec l’indicateur du 3 octobre ci-dessous montre qu’un ajustement s’est produit une fois que le nom d’Eva Joly s’est substitué à celui de Nicolas Hulot. Il en sera de même maintenant avec le candidat de centre-droit. L’objectif de l’indicateur étant de déterminer des tendances, il est logique que subsiste la « trace » de Jean-Louis Borloo pendant quelques temps encore.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s