Martine Aubry a-t-elle déjà perdu ?

1. Martine Aubry, depuis sa prise du PS en 2008, occupait une position idéale pour l’emporter lors de la primaire ouverte.

Certes, l’effervescence autour de la candidature DSK, avec la construction médiatique d’une image de véritable Sauveur, a pu occulter cette réalité.

Pourtant, Ségolène Royal ayant renoncé à contester les résultats des élections internes du PS au moment du congrès de Reims de 2008, Martine Aubry s’est retrouvée en situation de contrôle de l’appareil du PS, en alliance avec les delanoïstes et, plus généralement, une bonne partie des orphelins du jospinisme et du rocardisme.

Elle avait fort bien manœuvré en intégrant la gauche du parti (Laurent Fabius d’une part, Benoît Hamon, Henri Emmanuelli d’autre part) à son équipe, donnant ainsi des gages à une composante essentielle d’un PS jamais vraiment remis de sa conversion forcée au réalisme, toujours taraudé par une mauvaise conscience qu’aucun Bad Godesberg n’est venu expurger.

Les partisans de DSK l’avaient soutenue de manière un peu légère et risquée, persuadés que leur champion serait de toute façon imbattable (Jean-Marie Le Guen) et/ou désireux de conserver leur pouvoir interne au sein de l’appareil (Jean-Christophe Cambadélis).

Ceux qui restaient hors du dispositif ne représentaient qu’eux-mêmes (Pierre Moscovici ; Arnaud Montebourg), se remettaient difficilement d’avoir suivi une Ségolène Royal sans structure et sans avenir après sa campagne bonapartiste ratée (Manuel Valls, Vincent Peillon) ou se retrouvaient déportés sur la droite du parti, position traditionnellement et presque « moralement » peu enviable dans un parti toujours suspicieux vis-à-vis de tout ce qui s’apparente à de la social-démocratie ou, pire, à du rocardisme…

Ainsi, François Hollande, privé du soutien de Bertrand Delanoë, des rocardiens de gauche et des jospinistes réalistes, se trouvait décalé, presque marginalisé, par rapport à une Martine Aubry au centre du dispositif. Etonnant pour quelqu’un ayant dirigé le PS pendant 11 ans et sans finalement énormément de troupes, tant il a toujours été « transcourants » et dans la recherche permanente d’une « synthèse », que certains qualifieraient de molle, voire pire…

En fin de compte, son positionnement central au sein de la gauche, tant sur le plan politique que sur le plan organisationnel, constituait pour Martine Aubry une très solide base de départ, Ségolène Royal, DSK et François Hollande se retrouvant tous, peu ou prou, « ailleurs ».

2. Capable de gagner sur la gauche lors de la primaire, en étant donc au centre de cette gauche, il lui aurait été ensuite beaucoup plus facile d’évoluer vers le centre pour les besoins de la campagne présidentielle, en « verdissant » son programme, en insistant sur son expérience technocratique et ministérielle et en faisant appel à papa Jacques Delors pour lui décerner un brevet d’européanisme, de « social-contractualisme », voire d’ouverture à la mode chabaniste.

Il n’est même pas certain qu’elle n’aurait pas pu venir à bout de DSK, concurrencé par François Hollande à partir de la fin 2010, plombé par une image naissante de gauche « caviar » et liée aux intérêts financiers internationaux et qui n’avait jamais démontré des qualités évidentes d’homme de terrain, capable de mener une campagne efficiente.

Au surplus, l’ouverture de la primaire aux électeurs écologistes, communistes, d’extrême gauche ou de la gauche contestataire et altermondialiste devait faire son jeu par rapport à un DSK ou à un Hollande. Le fait que l’essentiel de la gauche du parti soit derrière elle et non derrière Arnaud Montebourg était une garantie essentielle.

Enfin, quoi qu’il soit écrit sur la bonne image de François Hollande le blagueur auprès des journalistes et des capacités d’influence de sa compagne, les grands médias de gauche (Libération, Le Monde et au moins une moitié du Nouvel Observateur) étaient tout prêts à soutenir Martine Aubry, enfant de Jacques Delors tout en étant réellement marquée à gauche, femme et volontariste.

3. Malgré ces atouts, elle n’a pas réussi à s’imposer, alors même que la disparition de la candidature de DSK semblait lui offrir une occasion de premier ordre.

Le propre calendrier de DSK a retardé son entrée en campagne, puis le scandale DSK l’a contraint à la retarder encore pour tenter de s’éloigner le plus possible de l’œil du cyclone médiatique.

La malchance a joué aussi après sa déclaration de candidature, les rebondissements de l’ « affaire » DSK ayant, depuis le début du mois de juillet, systématiquement oblitéré ses initiatives de campagne, le coup de grâce étant porté par DSK lui-même à propos de leur pacte, la faisant apparaître comme une candidate de substitution.

Son image peu avenante et sa rigidité à l’égard des desiderata des médias ont pu jouer, non directement auprès des électeurs potentiels, mais auprès des médias, qui n’ont pas particulièrement cherché à la protéger ou à compenser ses erreurs ou sa malchance.

Sa campagne très traditionnelle et segmentée, portée par une équipe probablement trop lourde et trop empreinte des mécanismes d’appareil d’un parti politique, n’a pas aidé. Elle ne sait pas non plus se plier aux rites des campagnes : qui se souvient de sa déclaration de candidature ? qui se souvient de lieux qui l’identifient ?

L’ancrage local et provincial, visuellement plus prononcé pour François Hollande que pour Martine Aubry, participe du folklore des campagnes présidentielles et François Hollande a su respecter ce rituel de la déclaration de candidature et du parcours dans la « France d’en bas » (d’aucuns pourraient d’ailleurs qualifier François Hollande de « Raffarin de gauche »).

4. L’excellent positionnement de François Hollande dès le départ a également joué :
– le président « normal » se distingue évidemment d’un Nicolas Sarkozy majoritairement abhorré pour son caractère « américain » et son apparence bling-bling,
– mais aussi d’un DSK fascinant mais finalement bien proche des « grands de ce monde » mondialisé si mal perçu en France,
– le président « normal » rassure et est « proche des gens », éléments indispensables en période de très forte crise économique et financière et d’inquiétude quotidienne,
– le président « normal » apparaît moins partisan, ce qui avait réussi à François Bayrou en 2007.

Quelles que soient les gausseries à l’encontre de la « normalité » (banalité !), il a manifestement saisi quelque chose de l’esprit du temps et du désir secret de beaucoup de Français eu égard à la présidence de la République.

Surtout, François Hollande n’a pas eu besoin de modifier ce positionnement, ce qui lui donne une image de cohérence et de stabilité appréciable. Les campagnes réussies sont souvent celles qui savent ne pas changer d’un cap simple et adopté dès le départ: Sarkozy en 2007, Bayrou en 2007 aussi d’une certaine manière, Mitterrand en 1988,… Obama en 2008 ou Huckabee lors des primaires républicaines de 2008. Pour peu, bien entendu, que ce cap soit en adéquation, même partielle, avec l’humeur du moment.

Ce positionnement le rend particulièrement fort auprès des inactifs et des personnes plus âgées : tous les sondages consacrés aux primaires montrent que, plus l’interviewé est âgé, plus il soutient François Hollande ; plus il est également susceptible d’aller voter.

François Hollande est en outre plus fort chez les artisans, commerçants, professions indépendantes et libérales, mais aussi chez les employés et surtout chez les inactifs, retraités notamment, plus susceptibles d’aller voter. Il est dans la moyenne chez les ouvriers, n’étant relativement plus faible que chez les jeunes et les CSP+.

Il a également su capitaliser sur le fort attachement des militants socialistes à sa personne, que le passage au premier secrétariat de Martine Aubry n’a pas suffi à altérer. Tous les sondages consacrés aux primaires montrent qu’il est plus fort chez les sympathisants socialistes que dans l’ensemble de la gauche. Or, même si les choses semblent évoluer, ils sont normalement plus susceptibles d’aller voter.

Au-delà des militants, les élus locaux sont plus largement favorables à François Hollande qu’à Martine Aubry. Ce réseau de barons locaux exerce une forte influence sur les militants et sympathisants socialistes et devrait être utile pour la mobilisation.

Le phénomène du « vote utile » est également à l’œuvre puisque, face à Nicolas Sarkozy, François Hollande distance systématiquement Martine Aubry dans tous les sondages de premier comme de second tour. L’anti-sarkozysme, si fort en France, a trouvé son instrument, même par défaut.

De fait, dans le détail, ainsi qu’il a été relevé plus haut, François Hollande séduit dans des catégories traditionnellement favorables à la droite et au centre-droit. Sa capacité à rassembler des électeurs de François Bayrou, de Jean-Louis Borloo, voire de Dominique de Villepin, a été largement montrée dans les enquêtes d’opinion du printemps et de l’été 2011.

Certains aubrystes pointent le fait qu’en 2006, Ségolène Royal avait été choisie sur la base de sa capacité à battre Nicolas Sarkozy et que cela s’est avéré désastreux. Mais François Hollande n’est pas Ségolène Royal et le Sarkozy de 2012 sera beaucoup moins fort que le Sarkozy de 2007.

En outre, le déport de Nicolas Sarkozy vers la droite pour freiner l’ascension de Marine Le Pen au premier semestre 2011, la dispersion du « marais » du centre, ont dégagé le terrain et ont rendu encore plus pertinente une candidature de centre-gauche, à l’heure où, en parallèle, disparaissait la menace médiatique d’Olivier Besancenot sur la gauche.

5. Enfin, François Hollande a, pour le moment, su gérer les débats télévisés avec intelligence. Le simple nombre de candidats (6) lui est favorable car il « noie » les candidats en deuxième et troisième positions.

Lors de la première confrontation, la chute de Ségolène Royal et l’attrait exercé par Arnaud Montebourg et Manuel Valls ont marqué les esprits et pris le pas sur le duel Aubry-Hollande, plutôt gagné par Martine Aubry en débat, plutôt remporté par François Hollande en interview individuelle.

Lors de la deuxième confrontation, la surenchère Royal-Montebourg, les accrochages convenus Valls-Montebourg, la maladroite défense de Martine Aubry par rapport à ce qui n’était pas une attaque d’Arnaud Montebourg mais l’est ensuite devenu (sur l’affaire Guérini), la cacophonie due au nombre ont servi un François Hollande vainqueur par défaut. Dans un vaste match nul, il est forcément gagnant puisque les équilibres ne changent pas dans les sondages et qu’il installe encore davantage l’idée de sa candidature « naturelle ».

Le troisième débat, ce soir, pourrait bien accoucher de la même conclusion, alors que François Hollande, à travers sa compagne, peut endosser le nouveau rôle de victime et peut paralyser une partie des attaques que ses adversaires internes ne sauraient lui lancer à l’excès, de peur de paraître se mélanger aux supposées « officines » de la droite. François Hollande neutralise et endort. Martine Aubry aura du mal à attaquer de manière pertinente, sans que les mots se bousculent trop dans sa bouche, tout en conservant une certaine civilité pour ne pas insulter l’avenir et en gardant quelques munitions pour l’entre-deux-tours.

6. Pour autant, Martine Aubry n’a pas perdu.

La politique est souvent affaire de dynamique (momentum) et ce sont les médias qui, largement, amplifient voire créent cette dynamique ou, au contraire, la brisent ou décident qu’elle est brisée.

Si François Hollande n’est pas au-dessus de 40% au soir du premier tour de la primaire et si Martine Aubry est au-dessus de 30%, tout redevient possible pour elle. Logiquement, nombre d’électeurs de Ségolène Royal et d’Arnaud Montebourg se retrouveront derrière sa candidature, sur la base de l’ancrage à gauche ou du féminisme : elle se retrouverait ainsi à peu près à égalité avec François Hollande qui ne peut compter que sur peu de réserves du côté de Manuel Valls ou de Jean-Michel Baylet.

Or, en débat singulier, il a révélé d’inquiétantes faiblesses, à travers des approximations fiscales et statistiques étonnantes, une certaine imprécision dans ses propos, une incapacité à « mordre » et une difficulté à se défendre même lorsque l’attaque est personnelle et violente. La ligne de Martine Aubry esquissée lors du premier débat (« p’têt ben qu’oui, p’têt ben qu’non ») peut sembler cruelle mais n’en serait pas moins redoutablement efficace face à celui qui n’a jamais su s’imposer à ses camarades que par le plus petit dénominateur commun et qui n’a jamais finalement mené qu’un seul combat : lors du vote interne sur le référendum de 2005 consacré au traité de l’UE. Or, ce combat, c’est Laurent Fabius qui le lui avait imposé…

Face à une Martine Aubry dans une dynamique haussière et plutôt « libérée », sur un média (France 2) qui lui a été clairement favorable d’une manière générale et lors du premier débat en particulier, la « bulle » François Hollande (car l’enthousiasme n’est pas la première caractéristique de ceux qui déclarent vouloir voter pour lui) pourrait se dégonfler s’il ne préparait pas une ou deux annonces fortes ou s’il ne montrait pas davantage de solidité, de force et de confiance en lui.

En 2007, face à Ségolène Royal, en face-à-face, Nicolas Sarkozy avait impressionné par sa maîtrise, son professionnalisme, son calme, y compris physique, prenant tout le monde de court, y compris la socialiste, qui n’avait pas été déclarée KO uniquement en raison du syndrome de la chèvre de Monsieur Seguin (elle a été mangée par le loup, mais au moins elle s’est battue jusqu’à l’aube). Il est douteux que François Hollande soit en mesure de réaliser une telle performance.

En amont même du premier tour, il convient de répéter que les personnes extérieures au PS peuvent voter lors de cette primaire ouverte et qu’il semble que leur participation potentielle augmente avec le temps, celles des socialistes plafonnant ou s’effritant. Certes, de tels électeurs peuvent venir soutenir Arnaud Montebourg, mais la candidature de Martine Aubry reste pour eux la plus séduisante, suspicieux qu’ils sont des « sociaux-traîtres » à la Rocard, à la DSK ou, désormais, à la Hollande.

En outre, l’apparente domination de ce dernier, répétée par les médias et les sondages de manière désormais régulière, pourrait conduire à une certaine démobilisation.

Or, il suffit de peu de déplacements de voix pour enrayer la dynamique Hollande et faire apparaître une dynamique Aubry, même artificielle.

La prudence s’impose donc, même si les résultats de François Hollande dans les sondages (d’autant plus fort qu’il s’agit de catégories susceptibles de voter : socialistes, inactifs et retraités, personnes plus âgées, employés, etc.) et, surtout, leur caractère constant et solide dans le temps (à la seule exception d’une courte percée de Martine Aubry entre la mi-juin et la mi-juillet) plaident plutôt pour une victoire annoncée.

Enfin, Martine Aubry reste soutenue par beaucoup d’apparatchiks et de membres influents du parti, habitués des manœuvres internes : Claude Bartolone, Jean-Christophe Cambadélis, David Assouline, Harlem Désir, Henri Emmanuelli, Laurent Fabius, Bertrand Delanoë, etc. même si les anciens strauss-kahniens semblent encore trop abattus et démoralisés pour être véritablement utiles à sa campagne.

Espérons simplement que les résultats de la primaire ne seront pas trop longs à remonter nationalement dimanche soir ! Mais qu’il y aura quand même suspense et surprises, car l’élection présidentielle elle-même promet d’être nettement moins passionnante…

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