Résultat de la primaire socialiste: victoire à la Pyrrhus de François Hollande, dynamique acquise pour Martine Aubry, incertitude sur l’attitude d’Arnaud Montebourg

A l’heure de la rédaction de cet article, sur 2 191 365 suffrages exprimés, avec les résultats validés par la Haute Autorité des primaires ouvertes du PS dans 7 688 bureaux de vote sur 9 502, les résultats sont les suivants:
– Hollande 39,22 %
– Aubry 30,74 %
– Montebourg 16,80 %
– Royal 6,85 %
– Valls 5,73 %
– Baylet 0,66 %

I/ Ainsi que cela avait été analysé dans le précédent article, avant la journée de vote du 9 octobre, François Hollande se retrouve dans une situation très délicate, pour plusieurs raisons.

1. Psychologiquement, terminer, pour François Hollandeen dessous du seuil psychologique des 40%, alors que Martine Aubry termine au-dessus des 30%, fait que les deux candidats peuvent sembler visuellement proches. Même si cela peut paraître fallacieux, l’effet est le même que celui affectant nombre de consommateurs face à un prix fixé à 99,99 euros…

De même, l’écart entre les deux candidats est inférieur à 10 points, alors même que François Hollande a plus de 10 points à engranger pour l’emporter au second tour.

Les Etats-Unis connaissent déjà ces phénomènes depuis bien longtemps et qualifieraient l’avance de Hollande d’« avance à un chiffre » (a single-digit lead) et situeraient les candidats dans la même dizaine, celle des trentaines (both in the thirties).

Tout cela amène à enrayer, voire à briser, la dynamique (momentum) de la candidature Hollande, créant au contraire une dynamique, même artificielle, pour le camp Aubry.

2. La présentation médiatique, essentielle dans ce genre de compétition, ne s’y trompe pas, alimentant évidemment l’aspect le plus « vendeur » du résultat: un second tour serré, plus serré qu’imaginé, et donc du suspense.

Quant aux médias orientés à gauche, ils privilégient deux approches, en fonction du niveau de leur caractère « institutionnalisé »:
– les médias traditionnels (Libération, Le Monde, Le Nouvel Observateur) tentent la voie de l’apparente neutralité, en insistant sur les rangs d’arrivée, mais en laissant toutes les possibilités ouvertes, ce qui est déjà, en soi, une victoire pour le camp Aubry; il est également clair que ces médias ne veulent pas attiser les risques importants de division au cours de cette semaine et après le second tour si le résultat est serré;
– les médias numériques ou télévisuels (Rue89, Mediapart, Slate, i-Télé, Canal+) expriment davantage les souhaits profonds d’une grande partie de l’establishment de la gauche et des fractions les plus jeunes et les plus actives de la gauche, ceux d’une victoire de Martine Aubry.

3. Le camp Hollande laisse désormais transparaître de l’inquiétude. Quant à Martine Aubry et à ses alliés, tout en répétant qu’ils ne portent aucune attaque personnelle, ne cessent en réalité, en creux, de porter des coups violents à l’adversaire.

Là encore, la dynamique semble inversée. Le débat de mercredi devrait confirmer cette situation et risque bien de faire gagner à Martine Aubry, plus offensive, plus claire, plus audible par le « peuple de gauche », les quelques points manquants. François Hollande a semblé tétanisé lorsqu’il était directement attaqué dans les débats précédant le premier tour. Il ne peut clairement plus se permettre la même attitude. Un point de sortie pour lui serait de pousser Martine Aubry à adopter le comportement de Ségolène Royal face à Nicolas Sarkozy, c’est-à-dire une trop forte agressivité. Il doit également répliquer aux nombreuses mesures dispendieuses proposées par Martine Aubry, qui vient, de surcroît, de changer encore de position en revenant à un souhait extrême sur les retraites (le retour à 60 ans pour l’âge légal de départ).

4. Toutefois, l’atmosphère, avec le haut niveau d’Arnaud Montebourg, est à une forme de « démagogie responsable » (en apparence), le faible niveau de Ségolène Royal discréditant la démagogie plus populiste et désordonnée. Ce contexte n’est évidemment pas favorable à François Hollande, tiré sur la droite par le ralliement rapide de Manuel Valls.

5. Les CSP+ et les réseaux intellectuels ont clairement soutenu Martine Aubry pour le premier tour et font donc s’activer pour occuper l’espace médiatique et le discours ambiant. Leur capacité d’influence n’est pas à négliger, face à un François Hollande notabilisé.

II/ Certes, il reste quelques atouts à François Hollande.

1. Il n’est pas du tout impossible, même peut-être assez probable, qu’Arnaud Montebourg ne choisisse pas entre les deux candidats. Il les a déjà comparés au cours de la campagne. Il a une forte animosité à l’égard de Martine Aubry, d’abord totalement opposée au principe d’une primaire et toujours très réticente sur la cas Guérini. Il avait finalement soutenu Ségolène Royal en 2006, après avoir déclaré être le seul à pouvoir arrêter celle qui représentait la démocratie d’opinion et sondagière, honnie par Arnaud Montebourg. Enfin, il aurait plus d’avantages à être l’aile gauche de François Hollande, bien dégarni à cet égard, et à devenir son futur ministre de la Justice ou de l’Intérieur, qu’à être « noyé » au milieu des Fabius, Hamon, Emmanuelli, dans l’équipe Aubry.

2. Les électeurs d’Arnaud Montebourg, s’ils sont évidemment plus proches de Martine Aubry idéologiquement, se reportaient, dans les sondages sur le second tour effectués avant le 9 octobre, de manière plus équilibrée qu’il peut être spontanément envisagé.

Je reviendrai sur les sondages qui ne se sont pas, contrairement à ce qui est constamment allégué, trompé. Le dernier sondage Harris Interactive était loin d’être mauvais étant donné la difficulté de l’exercice (OpinionWay a été nettement moins performant, en revanche). Certes, ils ont sous-évalué la gauche de l’électorat (comme en 2006 avec la candidature Fabius), mais pas si sont additionnés les scores Montebourg et Royal. Les tendances ont été bien décelées (plafonnement de François Hollande, percée d’Arnaud Montebourg, chute de Ségolène Royal): elles n’ont simplement pu être prolongées, le dernier sondage ayant porté sur des interviews réalisées mercredi et jeudi, comme ce fut le cas pour le premier tour de la présidentielle de 2002, où la menace Le Pen sur la candidature Jospin avait été dûment enregistrée. Mais de plus en plus d’électeurs se décident de plus en plus tard, comme dans beaucoup d’autres domaines de la vie humaine, et sur la base de réflexes et d’impulsions, plus que de réflexion et de construction politique de long terme.

Il faut donc bien entendu prendre les estimations de reports de voix avec encore plus de prudence que les estimations de scores elles-mêmes. Néanmoins, il suffit à François Hollande d’absorber un tiers de l’électorat d’Arnaud Montebourg pour rester compétitif.

3. Les voix qui se sont portées sur Manuel Valls et sur Jean-Michel Baylet devraient en effet se reporter globalement sur François Hollande.

Quant à celles de Ségolène Royal, réduites au noyau dur de ses « fans », elles pourraient bien majoritairement s’évaporer dans l’abstention, ce qui serait plutôt une bonne chose pour François Hollande, étant donné la plus grande appétence de cet électorat pour Martine Aubry. La consigne de vote de Ségolène Royal elle-même est imprévisible (l’animosité contre Martine Aubry après sa victoire « volée » de 2008 d’un côté, le différend personnel de l’autre), mais devrait avoir finalement peu d’impact; il n’est d’ailleurs pas certain qu’un ralliement de sa part soit considéré comme un avantage par l’un ou l’autre camp…

4. La mobilisation supplémentaire du second tour est encore plus difficile à estimer. Le statut de favori de François Hollande a probablement démobilisé certains de ses électeurs potentiels, qui pourraient revenir au second tour. Le fait d’avoir vu une personnalité comme Noëlle Lenoir, ancienne ministre du gouvernement Raffarin, se déplacer pour voter Hollande pourrait également inciter quelques électeurs du MoDem, voire duc entre-droit, à franchir le pas le 16 octobre. Aux Etats-Unis, lors des primaires ouvertes, les « independents » ont parfois une influence décisive sur le résultat.

Mais cette mobilisation peut aussi se faire du côté de Martine Aubry, avec un électorat plus à gauche qui se serait abstenu et qui reviendrait pour le second tour, voyant que la victoire de celle-ci reste parfaitement possible.

5. L’examen de la carte des résultats (sur laquelle je reviendrai une fois connus les résultats définitifs et complets), même partiels, laisse apparaître des éléments intéressants pour François Hollande:

ses résultats, comme ceux d’Arnaud Montebourg, sont homogènes sur l’ensemble du territoire et montrent que cette primaire, certes ouverte, est d’abord une primaire socialiste; en conséquence, les tractations d’appareil, pour lesquelles l’efficacité hollandaise n’est plus à prouver, y compris au niveau local, dans chaque fédération, devraient rester possibles et efficientes; par ailleurs, la prédominance de François Hollande en province est très nette, dans les départements plus âgés et ruraux notamment: ses scores en Lorraine, dans le centre du pays et le Massif Central élargi (selon une configuration pompidolo-chiraquienne) sont éloquents; il bénéficie également du soutien des fédérations « frêchistes » du Languedoc-Roussillon (ce qui confirme là encore qu’il s’est agi d’une primaire avant tout socialiste); il est enfin prédominant dans des terres modérées (Bretagne sauf Ille-et-Vilaine, Ouest intérieur sauf Calvados);

– les résultats de Martine Aubry, certes loin d’être négligeables sur le territoire national, restent liés à des « places fortes » qui sont les fédérations de ses principaux soutiens: sa base propre (Nord et Pas-de-Calais), celles de Laurent Fabius (Seine-Maritime), de Bertrand Delanoë (Paris), de Claude Bartolone (Seine-Saint-Denis); mais ces bons résultats ne s’étendent pas territorialement (ni dans la Somme, ni dans l’Aisne, ni dans l’Eure, ni dans la grande couronne francilienne); comme l’avaient indiqué les sondages, elle bénéficie manifestement d’un soutien jeune et d’un soutien parmi les CSP+ et les « bobos » (Paris et petite couronne), mais aussi, semble-t-il, de l’électorat Vert, qui recoupe les précédentes catégories (Ille-et-Vilaine, Isère, Savoies, Hautes-Alpes et, de manière surprenante, l’Alsace);

Arnaud Montebourg enregistre bien sûr de bons résultats autour de son fief, dans les anciens duché et comté de Bourgogne et vers le Lyonnais; mais il réalise également des bons scores des deux côtés de la vallée du Rhône et en Provence-Côte d’Azur; s’agit-il là d’une volonté de lutte contre une certaine corruption ou d’un vote « souverainiste » issu de couches populaires votant par ailleurs pour le Front National ? Rien n’est certain, mais il y a là des voix portées sur la candidature Montebourg qui pourraient disparaître au second tour;

– d’autres éléments confirment que ce premier tour a d’abord été socialiste avant d’être de gauche: l’influence du PCF n’apparaît pas (le Midi et le centre sont plutôt « hollandais », le nord, la Seine-Saint-Denis et le Val-de-Marne sont plutôt aubrystes), ni celle du Parti de Gauche (le Massif Central étant plutôt « hollandais » et le Sud-Ouest extrême plutôt aubryste); les scores de Jean-Michel Baylet ne montrent aucune influence radicale de gauche « massive », hors de son fief du Tarn-et-Garonne et de la Haute-Corse (même le Lot, la Corse-du-Sud et les Hautes-Pyrénées sont largement « hollandais » ou aubryste); l’influence du NPA et de LO n’est pas sensible, même si, peut-être, semble apparaître un arc nord-ouest/nord-est légèrement plus favorable à Martine Aubry; encore ne serait-ce pas forcément logique, cet électorat étant normalement plus susceptible de rallier Arnaud Montebourg.

III/ Ces premiers élements de géographie électorale et les autres points d’appui de François Hollande ne doivent cependant pas effacer l’aspect principal des résultats du premier tour: la dynamique est désormais du côté de Martine Aubry et le débat, qui sera très important, pourrait bien accélérer ou, à tout le moins, solidifier cette dynamique.

François Hollande n’a pas réussi à faire ce que Nicolas Sarkozy avait réalisé au premier tour de 2007: passer au-dessus des 30% pour « impressionner » et rendre sa dynamique irréversible.

François Hollande semble désormais prendre le chemin d’Hillary Clinton lors des primaires démocrates de 2008, favorite mais dont la dynamqiue s’était brisée sur les caucus de l’Iowa, ce qui l’avait empêché de revenir véritablement, malgré une victoire à la primaire suivante du New Hampshire. Sa situation peut également être comparée à celle de Valéry Giscard d’Estaing en 1981, en tête, mais ne bénéficiant du soutien véritable d’aucun des suivants (Jacques Chirac et Georges Marchais), ou de François Mitterrand en 1974, très haut mais sans réserve de voix suffisante pour l’emporter face à un Giscard d’Estaing bénéficiant d’un soutien, même tardif, de Jacques Chaban-Delmas.

A l’inverse, Martine Aubry apparaît comme un composé des situations Giscard d’Estaing 1974 et Mitterrand 1981, ou dans une situation similaire à celle de Barack Obama, réussissant à briser la dynamique de son adversaire Clinton en 2008.

Pour François Hollande, il reste à espérer qu’Arnaud Montebourg ne sera pas Jacques Chaban-Delmas, ni même le Jacques Chirac de 1981 qui avait soutenu Valéry Giscard d’Estaing comme la corde soutient le pendu. Et il peut également s’appuyer sur l’argument du « vote utile », certes défensif, mais qui reste apparemment valable, ainsi que je l’ai déjà évoqué et ainsi que je le montrerai dans les prochains jours.

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Une réaction sur “Résultat de la primaire socialiste: victoire à la Pyrrhus de François Hollande, dynamique acquise pour Martine Aubry, incertitude sur l’attitude d’Arnaud Montebourg

  1. Merci encore pour cette analyse très poussée et passionnante, alliée à un style très agréable. De plus, c’est une analyse qui, globalement, fait du bien à entendre. 😉

    Evidemment, je ne ferai pas de triomphalisme et mon tempérament naturel me pousse à la méfiance. Mais pour apréhender les choses rationnellement, et en me basant sur tes analyses, je pense que je peux être raisonnablement optimiste.

    Maintenant, j’attends les sondages qui, si tu as raison, seront serrés, puis le débat mercredi pour me faire une idée plus précise de ce à quoi je peux m’attendre. Ce qui est certain, c’est que ce sera une semaine très intense !

    En tout cas, continue à partager tes analyses ! Je les lirai toujours avec un immense intérêt.

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