Reports de voix entre les deux tours: malgré l’effritement à gauche, Sarkozy est profondément affaibli

1. En reprenant tous les sondages depuis le second tour de la primaire du PS, j’ai sélectionné ceux contenant des chiffres sur les reports de voix entre les candidats éliminés du 1er tour et les candidats du 2nd tour, Hollande et Sarkozy.

Certains instituts ne publient rien (CSA, Harris, ViaVoice), d’autres ne publient pas toujours (IFOP, TNS-SOFRES) ou seulement sur la base des suffrages exprimés (LH2). Or, la proportion de personnes hésitant ou se réfugiant dans le vote blanc ou nul ou dans l’abstention d’un tour à l’autre est évidemment importante, notamment dans l’électorat Le Pen: autant dire que des ventilations de reports de voix sur les seuls suffrages exprimés n’ont aucun sens.

Enfin, certains instituts publient toujours ces chiffres (IPSOS, BVA, OpinionWay), ce dernier publiant également une intéressante répartition des reports de voix de ceux ne s’étant prononcés pour aucun candidat au premier tour.

Il est arrivé que des reports de voix soient indiqués depuis les électorats Arthaud, Boutin, Dupont-Aignan ou Morin, mais cela représente des échantillons tellement faibles qu’ils n’ont pas véritablement d’intérêt, outre celui de l’amusement (ce qui est déjà beaucoup…).

Déjà, l’étude des électorats Joly et Villepin doit être interprétée avec prudence, en particulier pour ce dernier (l’électorat Vert est désormais plus ancré et plus identifié dans le temps et il est probablement beaucoup plus facile de le cerner, lui-même étant plus « sûr » dans son expression; alors qu’un électeur Villepin est, pour un large part, un élément… « instable », même si pas au même sens que son « idole » !!!).

Je présente donc ci-dessous des graphiques simples de reports des voix: ce sont les données brutes de TOUS les sondages pertinents, classés par ordre chronologique, sans pondération par la taille de l’échantillon et sans pondération dans le temps (étant donné le nombre de sondages -15 depuis la mi-octobre– ce ne serait pas possible). En revanche, je les ai « agrémentés » de courbes de tendance, selon une régression polynômiale d’ordre 2. Ces courbes permettent une lecture aisée de la tendance de fond et nous verrons que cela est tout à fait parlant.

2. Les reports de voix dans l’électorat Mélenchon:

La tendance est certes faible dans son ampleur absolue, mais assez nette: une certaine désaffection se fait jour au cours du temps à l’égard de François Hollande, probablement au fur et à mesure du développement de la crise et de la réduction des marges de manoeuvre potentielles du candidat de l' »espérance lucide« . Les critiques récentes des Hamon, Emmanuelli, Lienemann, comme l’annonce concertée entre Hollande et Montebourg d’un tour de France des usines par ce dernier confirment cette interprétation.

Cette désaffection reste cependant limitée pour Hollande, pour trois raisons:
– elle alimente l’abstention et non le vote Sarkozy,
– elle vient probablement d’électeurs qui auraient, à défaut du héraut du Front de Gauche, opté pour un néo-trotskyste et se seraient de toute façon difficilement vu voter pour Hollande, au premier comme au second tours,
– elle ne fait que normaliser la situation de Hollande à la gauche de la gauche: en 2007, les reports sur cette aile étaient environ de 70% vers Royal, 10% vers Sarkozy et 20% vers l’abstention, ce qui était déjà honorable pour la socialiste (mais l’anti-sarkozysme viscéral quoique naissant faisait déjà son oeuvre à l’extrême-gauche).

C’est probablement « à surveiller » pour Hollande, mais il a encore une petite marge de déclin avant de s’inquiéter.

3. Les reports de voix dans l’électorat Joly:

Là encore, Hollande s’effrite, même s’il semble que les différentes querelles nucléaro-identitaro-politiciennes ont des effets nets mais assez brefs dans l’électorat Joly. Il faut aussi compter avec le fait que cet électorat se réduit lentement mais sûrement et que, progressivement, ne subsistent plus chez Eva Joly qu’un électorat plus gauchiste, plus « Khmer vert » ou plus « identitaire », donc moins disposé à soutenir le « social-traître mou ».

Plus subtilement et de manière moins étayée, il n’est pas impossible que les naïfs qui pensent encore que les Verts sont d’abord des écolos amis des oiseaux et de l’air pur se soient désormais orientés en partie vers Bayrou et se retrouvent quand même au final sur Hollande au second tour.

D’ailleurs, si l’on semble tendre vers une ventilation 60/20/20, elle reste presque meilleure que celle connue dans les années 1980-1990, où même le pompidolien Chirac parvenait à grappiller jusqu’à 25% et où les radioactifs Mitterrand et Jospin atteignaient avec peine, voire pas du tout, ces mêmes 60%.

C’est donc moins bon pour Hollande, mais cela partait de très haut.

4. Les reports de voix dans l’électorat Bayrou:

C’est évidemment l’une des deux raisons majeures de l’incapacité de Sarkozy à se faire réélire: il ne parvient pas à convaincre cette frange centriste de l’électorat. Cet électorat de centre-droit modéré et européen ou cet électorat strictement centriste et attaché soit à la modération absolue, soit à la simple efficacité, qui ont pu se retrouver sur son nom en 2007, par différence avec une Royal incontrôlable, il les a perdus, d’abord au profit de DSK, puis de Borloo (sans les retrouver au second tour), puis de Hollande momentanément dans l’euphorie de la primaire, enfin de Bayrou depuis 1 mois et demi. Les électeurs de VGE, Barre, Balladur avaient tous fait le choix de Chirac face à l’épouvantial de la gauche.

Or, en 2012, au second tour, ils ne reviennent pas. Certes, parmi les électeurs Bayrou qui se reportent sur Hollande, il y a de vrais électeurs de centre-gauche, vieux républicains, radicaux et laïcs, écologistes modérés à la Lalonde, orphelins de la social-démocratie rêvée (de Delors au miroir aux alouettes DSK). ll y a aussi quelques illuminés, jeunes « pirates » ou sectaires d’une mythique union nationale, « modernes » perpétuels ou sans-partis. Mais il y a aussi ces électeurs que le discours sécuritaire du Président sortant, son bonapartisme bien peu Européen et ses habitudes « bling-bling » ont définitivement, semble-t-il, éloignés.

En 2007, les instituts sont très concordants sur ce point dans les sondages « sortie des urnes », les électeurs Bayrou s’étaient répartis à parts égales entre Sarkozy et Royal (40-40), 20% se réfugiant dans l’abstention ou la retrouvant.

Or, aujourd’hui, nous sommes dans une proportion de 40-30-30, relativement stable. Le sérieux apparemment retrouvé de Sarkozy depuis l’été semblait commencer de porter ses fruits en fin d’année, mais la perte du triple AAA et la reprise d’un activisme tous azimuts risquent bien de stopper cette légère amélioration.

A l’heure actuelle, cela doit coûter jusqu’à 2 points à Nicolas Sarkozy.

5. Le report des voix ans l’électorat Villepin:

Les données sont ici éparses et peu fiables, mais pourraient nous confirmer des éléments déjà notés, valables simultanément ou alternativement:
– Villepin séduit sur tout l’échiquier et son électorat est à son image, tournoyant, irascible, incontrôlable, volatile, finalement sans conséquence(inconséquent ?) au regard de la ventilation globale de l’électorat français;
– Villepin séduit un vieil électorat gaullo-chiraquien totalement incompatible avec l’atlantiste, libéral et suractif Sarkozy.

6. Le report des voix dans l’électorat Le Pen:

Là se situe évidemment la cause majeure de l’échec de Sarkozy, en particulier en comparaison de 2007, élection gagnée « au peuple »: la perte de l’électorat populaire, déjà « largué » par toute la structure politique classique depuis la fin des années 1970 (souvenons-nous des tentatives désespérés des communistes de certaines banlieues parisiennes de cette période-là, faisant de la surenchère populiste, voire raciste, car ils sentaient bien « quelque chose »…) et trouvant sa meilleure traduction électorale et cartographique dans le référendum de 2005 (celui de 1992 était déjà révélateur).

Cet électorat populaire semble désormais le rejeter massivement. En 2007, Sarkozy avait rallié l’électorat du père Le Pen à plus de 60%, laissant à Royal environ 15% et à l’abstention environ 25%. Encore s’agissait-il de l’électorat qu’il n’avait pas « volé » dès le premier tour de 2007, lors duquel il avait fait main basse directement sur au moins 5 points habituellement gagnés par le président du FN.

Aujourd’hui, alors même que Marion « Marine » Le Pen enregistre des intentions de vote inconnues du père, le report vers Sarkozy n’est que d’environ 35%, au mieux 40%, et plutôt en baisse, alors que l’abstention -probablement « rageuse »- atteint 40% et que Flamby, le mou, le culbuto, l’Européen, l’énarque, l’héritier de Jacques Delors, atteint 25% même après une certaine érosion…

Evidemment, avec son projet de TVA sociale (en théorie une excellente idée, mais qu’un quinquennat entier aurait probablement été nécessaire pour mettre en place, expliquer, faire digérer, faire émerger des avantages, etc), Sarkozy fait tout pour « aggraver son cas » et quelques conférences de presse de Claude Guéant n’y suffiront pas. Le trio Buisson-Hortefeux-Guaino semble avoir perdu la main sur le sujet, à l’épreuve des faits.

S’il ne parvient pas à briser la tendance ici, Sarkozy a perdu. Et on voit mal, alors qu’il doit tout faire pour satisfaire Merkel, les marchés et Bayrou, comment il y parviendrait.

Seule l’abstention massive pourrait sauver Sarkozy. Or, son propre activisme et sa propre volonté de saturer l’actualité vont à l’encontre de cette tactique qui serait la seule payante: parier sur la démobilisation face à une victoire hollandaise annoncée, assurée, acquise. La démobilisation étant toujours plus forte plus on est jeune et plus on est bas dans l’échelle des CSP, il y aurait quelque espoir….

Au sein de cet électorat, Sarkozy perd ici au moins 4 points, voire 5.

7. Le report des voix parmi les abstentionnistes du premier tour:

Les indécis des sondages sont les « abstentionnistes » du premier tour, même si la réalité sera tout autre le jour du vote. Toutefois, les quelques données disponibles ne semblent pas irréalistes:
– un abstentionniste du premier tour sera essentiellement un abstentionniste du second,
– en cette élection présidentielle de facture a priori (à ce jour…) classique, ceux qui se prononcent seulement au second tour reproduisent la ventilation de l’électorat engagé et amplifient le mouvement.

En conséquence, avec 15 à 20% d’indécis « purs » dans les sondages, Sarkozy perd ici 1 à 1,5 points sur Hollande, ce qui est important.

On le voit, additionner les pertes sur Bayrou, Le Pen et les abstentionnistes suffit à faire passer Sarkozy d’une réélection étroite à une déroute, telle qu’elle se présente aujourd’hui dans les enquêtes de second tour. Car les 57-43, voire pire, que l’on croyait révolus pour passer en deçà de la barre des 55 et revenir à des duels plus « classiques », sont bel et bien de retour.

Est-ce la TVA sociale ? Est-ce Standard and Poor’s ? Est-ce la remontée de l’anti-sarkozysme primaire, après trop d’interventions médiatiques sur le thème « rien n’est joué » ? Toujours est-il que le frémissement pour Sarkozy ne se confirme pas et que, si je persiste à penser qu’il peut encore s’effondrer et passer derrière Le Pen, voire, plus probable et plus intéressant, derrière Bayrou si celui-ci joue finement, les duels Bayrou-Le Pen qu’on aime nous annoncer pour faire « rebelle » n’ont aucune chance de se réaliser tant Hollande, abonné aux 28% semble hors d’atteinte pour tout autre candidat.

Le commentaire d’un aubryste sur le fait que « même une chèvre en kilt » (on aura deviné qu’il s’agissait d’une tendresse à l’égard de la campagne morne et brouillonne du président du conseil général de la Corrèze) pourrait gagner contre Sarkozy en 2012 pourrait bien s’avérer d’une grande justesse…

J’essaierai de revenir à intervalles réguliers sur ces reports de voix, à condition que nos amis sondeurs veuillent bien nous abreuver en chiffres.

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Une réflexion sur “Reports de voix entre les deux tours: malgré l’effritement à gauche, Sarkozy est profondément affaibli

  1. Très intéressante analyse. J’apprécie particulièrement les graphiques avec « trendlines » qui permettent de saisir les tendances les plus fondamentales avec clarté. J’ai hâte de voir comment évolueront ces reports au fil des mois de campagne (qui commencera probablement à la mi-février).

    Sur le fond, on ne peut que concorder avec les grandes lignes de ton analyse, même si ta conclusion me semble un peu trop optimiste (hum, je veux dire, pessimiste ;)). Hollande peut encore perdre par démobilisation de son électorat comme tu l’as dit. Soit en passant derrière Le Pen ou Bayrou (c’est une éventualité à ne pas écarter, au vu de l’effritement que ses intentions de vote au premier tour ont déja subi), soit par une courte défaite au second tour. Si on ajoute ces deux scénarios, la probabilité de défaite se situe à 20-25% à mon avis, ce qui est confortable mais pas entièrement rassurant pour Hollande.

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