Les écarts, biais et tropismes des sondeurs: Le Pen reste difficile à estimer, mais cela ne semble pas devoir profiter à Sarkozy

1. J’ai (enfin) regroupé les résultats des sondages publiés depuis la mi-mai 2011 et la déchéance de DSK, pour les ventiler par institu et par grand candidat.

Mélenchon ne sera pas étudié car ses résultats sont extrêmement cohérents d’un institut à l’autre et les écarts sont très faibles. De surcroît, il a peu évolué, compris entre 6 et 9% sur l’ensemble de la période. Je n’hésiterai pas à lui consacrer un graphique spécifique s’il devait dépasser durablement les 10% ou si ses résultats présentaient des divergences entre plusieurs instituts.

Ma « méthode » est très simple et décevra les vrais pros de statistiques. Je ne suis pas capable d’étudier mathématiquement les écarts entre chaque institut et mon indicateur agrégé à chaque instant, par exemple. Je me suis en outre contenté de courbes de tendance polynomiale de variable 2, car au-delà, elles ne seraient pas lisibles. Comme OpinionWay n’a pas réalisé de sondages présidentiels avant la fin 2011, je n’ai pas inclus de courbe spécifique, mais sa couleur bleu clair se lit bien et ses chiffres ne présentent que peu d’écarts avec la masse des sondeurs: ce n’est pas un institu qui se distingue.

Mon petit artisanat statistique et graphique, bien piètre en comparaison de ce que peut réaliser un Nate Silver sur Five Thirty Eight, permet toutefois de faire des constats simples et robustes.

Ces constats mériteront d’être revus avant le premier tour et, ainsi, d’éclairer le pronostic que chacun pourra alors faire, en effectuant nos propres « redressements » par rapport aux chiffres des différents sondeurs.

2. Le candidat Bayrou est, curieusement, le plus cohérent dans ses résultats.

C’est, en effet, étonnant de prime abord car son électorat est le moins sûr de son choix au premier tour. C’est un électorat aggloméré et globalement peu cohérent sur le plan idéologique. En outre, c’est le candidat qui a le plus évolué sur la période (si l’on excepte la brève « mise à niveau » subie par le challenger Hollande en juin 2011 lorsque le faux messie DSK a disparu). C’est aussi lui qui avait surpris en 2007 et que les instituts semblaient avoir du mal à saisir.

Le seul écart notable provient d’un unique et bizarre sondage LH2 de juillet 2011, qui tire la courbe de cet institut vers le haut. Sinon, la convergence des différents instituts est impressionnante. Cette situation pourrait certes évoluer avec le recul plus net de Bayrou ces derniers jours dans le sondage quotidien de l’IFOP. Mais, pour le moment, le graphique est frappant de cohérence.

Cela rejoint le constat fait sur les reports de voix: une grande stabilité, avec un Hollande attirant de manière constante 45 à 50% des électeurs Bayrou et un Sarkozy peinant à dépasser les 30%, mais sans non plus trop baisser. Seuls les reports de voix Mélenchon sont aussi cohérents et stables (il est vrai que les reports de voix Joly portent sur un échantillon plus faible voire peu significatif – sans parler de l’échantillon Villepin, aussi bizarroïde que son candidat…).

Ces deux éléments combinés sont une mauvaise nouvelle pour le Président sortant: la volatilité supposée de l’électorat Bayrou n’est que de surface. Son électorat, en réalité plus « averti » politiquement que celui du FN est peut-être partiellement désemparé (centre-droit) ou hésitant (centre-gauche), mais une fois son choix réalisé, il n’est en réalité pas si imprévisible que cela.

Or, un Hollande ultra-prudent et extérieurement rassurant et un Sarkozy reprenant le virage de 2007 ne peuvent que conduire à une même conclusion: quel que soit le niveau de Bayrou, il est bien apprécié par les sondeurs, ne devrait donc pas entraîner de surprise au premier tour (en l’occurrence pour Hollande) et devrait se reporter conformément aux sondages au second tour.

Pour Bayrou lui-même, alors que ses sondages avaient susciter la polémique en 2007 et qu’il avait finalement un score plus élevé que celui que la plupart des instituts pronostiquaient dans la dernière semaine, il est sûrement mieux cerné aujourd’hui et la surprise ne devrait pas venir de son côté par rapport au dernier indicateur que je publierai: à garder en mémoire…

3. Le candidat Sarkozy donne également des résultats assez cohérents d’un institut à l’autre.

Les écarts existent certes, mais ils ne sont pas extrêmes et, surtout, les tendances coïncident. La courbe rose de TNS-SOFRES est d’abord due au faible nombre de sondages disponibles: en réalité, elle est tout à fait conforme à la « meute » des sondeurs.

Seul IPSOS paraît situer Sarkozy en-deçà des autres instituts, même si la tendance est conforme. Cela ne peut manquer de faire sourire lorsque l’on sait qu’en 2007, IPSOS, institut le plus sérieux et le plus fiable alors, était dirigé par Pierre Giacometti, qui aidait déjà Sarkozy à l’analyse des intentions de vote et des évolutions de l’électorat, pour finalement rejoindre l’Elysée peu après l’élection. Y aurait-il une volonté de « compensation » maintenant que Brice Teinturier, plus à gauche politiquement et venu de TNS-SOFRES, est aux commandes ? La question mérite d’être posée, car nous verrons que CSA et l’IFOP semblent présenter le même « travers ». D’ailleurs, CSA et TNS-SOFRES, plutôt classés à gauche jusque là, sont plutôt dans le haut de la fourchette pour Sarkozy.

Ceci étant dit, s’il n’y a pas de « compensation », la conclusion n’est de nouveau pas très bonne pour le Président: le meilleur institut de 2007 est celui qui le voit le plus bas aujourd’hui… Et, plus généralement, si son niveau peut varier, il ne devrait pas inverser la tendance par rapport à l’indicateur. En 2007, il avait surperformé au premier tour. Gageons qu’il saura réaliser la même performance en 2012, mais cela ne fera que le situer dans le haut de la fourchette des instituts, mais certainement pas les faire mentir. A garder en mémoire…

4. Les divergences commencent à apparaître avec le candidat Hollande.

Cela n’est pas forcément une surprise, pour plusieurs raisons:
– Hollande a remplacé DSK comme candidat « attrape-tout »,
– il a le score le plus important et donc celui susceptible de présenter des écarts relatifs les plus importants,
– il a connu la péripétie de la primaire et du tsunami médiatique qui l’a accompagnée et suivie, ce qui a créé une bulle non négligeable dans les intentions de vote,
– il a longtemps constitué une énigme sur son positionnement.

La courbe de TNS-SOFRES est là encore déformée en raison du faible nombre de sondages produits. En réalité, sa tendance est conforme aux autres.

En revanche, l’écart est élevé entre sondeurs et généralement atteint 5 à 6 points d’un institut à l’autre au même moment, alors que Sarkozy est au grand maximum à 4 points d’écart et plus habituellement à 2 ou 3 et que Bayrou présente des écarts habituels de 2 points, 3 étant un maximum.

BVA et LH2 semblent avoir un tropisme pro-Hollande, ce qui serait conforme à la tradition « de gauche » de LH2 et assez cohérent avec les biais passés de BVA. OpinionWay, sondeur des médias de droite, et l’IFOP, suspecté de sympathies pro-Sarkozy en raison de l’identité de sa dirigeante historique, Laurence Parisot, placent Hollande en bas de fourchette.

A ce jour, la tendance est donc la bonne pour Hollande: quel que soit son niveau réel, il remonte… Ce sera une donnée à conserver en mémoire: son niveau absolu n’est pas forcément le bon dans l’indicateur agrégé, mais sa tendance semble cohérente d’un institut à l’autre.

Sous-performera-t-il ou surperformera-t-il ? Telle est la question, que nosu retrouvons (probablement) en miroir chez Marion « Marine » Le Pen.

5. La candidature Le Pen reste la plus délicate à appréhender.

Déjà, les scores de son père étaient les plus difficiles à prévoir et les sondeurs ont connu des échecs importants. La mémoire collective retient 2002, mais en réalité, le décrochage de Jospin et la remontée de Le Pen avaient été détectés par les sondeurs et l’inversion des positions repérée le dernier samedi (jour où la publication de sondages était interdite). En revanche, en 1988, il avait été nettement sous-évalué, de même qu’en 1995. En 2007, à force de se « rater », les sondeurs ont trop redressé et Le Pen s’est retrouvé nettement en dessous des intentions.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Bien difficile de le dire.

D’abord, les tendances ne sont pas les mêmes d’un institut à l’autre: BVA et IPSOS s’écartent réellement des autres sondeurs. Toutefois, depuis le début de l’année, un certain regroupement semble s’opérer. Ce sera à confirmer, mais c’est intéressant pour la suite, car déceler une véritable tendance sera évidemment essentiel pour juger de la fiabilité de notre indicateur final.

Ensuite, les écarts dans les résultats bruts sont énormes, avec des différences de 6 voire 7 points qui ne sont pas rares. En touts les cas, l’écart de 4-5 points est habituel.

Ici, l’IFOP et, dans une moindre mesure, Harris (qui sonde exclusivement sur Internet et qui travaille pour les médias « populistes », ce qui peut constituer des éléments d’explication) se distinguent en plaçant clairement Le Pen au-dessus de leurs concurrents.

Volonté de ne pas se tromper ? Application trop rigide des redressements hérités du père ? Souhait de « compensation » pour l’IFOP, dont la patronne historique mène une forme de croisade anti-Le Pen et est honnie par cette dernière comme un rouage essentiel du « système » ?

A l’inverse, LH2, qui surévalue probablement l’ensemble de la gauche, et CSA, qui essaie peut-être de compenser son échec patent de 2007 (avec une surévaluation assez catastrophique de Le Pen père), placent Le Pen fille assez bas, de même qu’OpinionWay, peut-être soucieux de ne pas désavantager Sarkozy…

Que conserver en mémoire ? Que les incertitudes pesant sur Le Pen sont peut-être en train de se résorber en termes de tendance, mais qu’elles restent fortes sur le niveau absolu: l’indicateur agrégé est là pour cela, en espérant que les biais des différents sondeurs se compensent entre elles, ce qui n’est pas assuré… Il restera une forme de pari: la fille est-elle sous-évaluée comme le père et comme aiment le répéter ceux qui veulent peut-être se faire peur et susciter le vote utile ? Ou est-elle surévaluée, comme je le pense, jouant une fonction tribunicienne et de défouloir dans les sondages, mais perdant de l’entrain dans l’isoloir ?

Bien entendu, mettre en parallèle directement les écarts pour Le Pen et pour Hollande ne signifie pas qu’ils se disputent le même électorat populaire. Cela signifie simplement que les vases communicants entre Hollande et tous les candidats d’une part, entre Le Pen et l’abstention d’autre part (le volume de l’abstention influe sur tous les candidats mais en proportion de leur niveau propre, donc beaucoup plus pour Hollande que pour les autres), sont les deux inconnues du premier tour.

Le Pen sera-t-elle effectivement le réceptacle de toutes les aigreurs ? Elle essaie de nouveau de cultiver ce créneau et Sarkozy tente de l’en empêcher.
Hollande sera-t-il le candidat attrape-tout, favori facile et pas trop dérangeant, que l’on rallie sans trop de mal ? Il creuse ce sillon et veille à ne pas laisser revenir Bayrou sur ce terrain.
Sarkozy et Bayrou apparaîtraient presque comme des candidats prévisibles, peu capables de détenir des réserves sous-jacentes importantes.

6. Au final, les instituts apparaissent parfois à fronts renversés, seuls LH2, Harris Interactive et, dans une moindre mesure, OpinionWay, semblant se conformer à leurs biais supposés. CSA, l’IFOP et même TNS-SOFRES semblent faire de la « compensation ».

Il est regrettable que TNS-SOFRES et IPSOS ne soient pas davantage sollicités par les médias car ils semblent les plus « médians », même si cela n’assure pas forcément d’un résultat juste. En tous les cas, l’indicateur agrégéprouve son utilité et la progressive accélération de sa pris en compte « historique » des sondages est justifiée par nos constats que les tendances convergent pour chaque grand candidat, à défaut de niveaux absolus cohérents.

Sur le fond, les incertitudes pesant d’abord sur Hollande et Le Pen, cela n’augure rien de bon pour Sarkozy: ou il sera de nouveau menacé par cette dernière, voire aura une mauvaise surprise le 22 avril s’il ne s’échappe pas suffisamment avant (son retour à la stratégie de 2007 serait-il lié à ce constat ?); ou Hollande bénéficiera d’une base populaire élargie et sa dynamique de premier tour sera alors écrasante et imbattable au second.

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6 réflexions sur “Les écarts, biais et tropismes des sondeurs: Le Pen reste difficile à estimer, mais cela ne semble pas devoir profiter à Sarkozy

  1. Merci pour cette analyse vraiment passionnante. Avoir une idée des contrastes entre instituts permet de prendre les nouveaux chiffres avec un peu plus de recul.

    Certains des phénomènes que tu mets en lumière sont vraiment surprenants, mais, globalement, les instituts sont de plus en plus convergents, ce qui est un bon signe.

    Je suis un peu décu par tes courbes de régression parcontre : un poly d’ordre 2 ne peut, par définition, identifier que 2 tendances, ce qui rend les courbes très artificielles. Bravo quand-même ! 🙂

    • Tu as raison sur l’ordre 2, mais j’ai bien essayé avec 3, 4 et 5 et ce n’est plus lisible, même en ordre 3.

      Je retenterai la chose dans quelques temps et je pense, étant donné la convergence actuelle, que nous pourrons passer en ordre 3 sans avoir l’impression d’admirer un tableau de Pollock 😛

      Au besoin, je ne prendrai en compte que la période post-primaire.

  2. pseudo analyse qui se voudrait scientifique, mais on est bien loin de la science.
    Et surtout beaucoup de parti pris, clairement pro-Hollande.
    Tous les prédicateurs risquent d’avoir de grosses surprises au soir du dépouillement réel.

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